le 21.01.12 | 01h00 Réagissez
Un ouvrage d’un raffinement et d’une érudition remarquables.
Les éditions Barzakh viennent de publier un véritable petit écrin de bijouterie dont les pièces sont composées de poèmes de dames et jeunes filles qui ne sont, hélas, plus de ce monde, puisqu’elles ont vécu à l’époque mythique de l’Andalousie musulmane.
Un écrin, car l’ouvrage, d’un graphisme et d’une impression impeccables, vient nous rappeler que le livre est aussi un objet d’art. Nulle illustration, ni couleurs, mais un papier propre, légèrement ivoire, un encrage parfait, des tranches nettes, une reliure qui mérite son nom, un livre qui tient bien en main. Franchement bravo aux artisans de l’imprimerie Mauguin de Blida ! Et il fallait un écrin pour accueillir les textes que contient ce «Florilège de la poésie andalouse au féminin» de Hamdane Hadjadji, lequel a entrepris une longue recherche pour réunir, sous sa plume précise et agréable, sept poétesses de ces temps bien révolus. On retrouve ainsi dans son florilège, la fameuse Wallâda, princesse de Cordoue ; Nazhûn Al Qal’iyya ; Hafsa Bint Al Hadj Ar Rakûniyya ; Buthayna, autre princesse ; Hamda Bint Ziyâd Al Wâdi Ashiyya ; Qasmûna Bint Ism’ail Al Yahuddiya et enfin Ummu Lhana’.
Pour la plupart inconnues ou méconnues, ces femmes n’ont laissé que peu de traces de leur vie, sinon des poèmes ou des légendes en guise de biographies. Pour chacune d’elles, l’auteur s’est attaché à inventorier tous les éléments disponibles, et, autant que possible, validés, n’hésitant pas à nuancer ses propos, voire à exprimer ses doutes sur une information tenue jusque-là pour crédible. Les vers de chaque poétesse sont tous précédés d’une partie intitulée «Sa vie, son milieu, sa poésie» regroupant les éléments retenus par l’auteur. Dans son introduction qui permet de contextualiser cette production poétique, Hamdane Hadjadi signale : «Nous ne disposons d’aucune étude exhaustive qui nous permettrait d’apprécier la place, sans doute importante, de la femme poétesse dans cette société au niveau culturel élevé. Ces poétesses ont été nombreuses, mais leur production poétique ne nous a pas été transmise dans les mêmes proportions que celles des hommes poètes». Il relève, en effet, que les chroniqueurs et rapporteurs ont, pour la plupart, œuvré à réduire cette production féminine ou à la négliger. L’auteur se demande ainsi, peut-être naïvement, mais méthodiquement : «Il est permis de se demander pourquoi ces historiens de la littérature andalouse, ces anthropologues prestigieux, à l’exception de Maqqari, à qui nous devons beaucoup du peu que nous connaissons, ont agit de cette manière discriminatoire.
Les réponses à ce questionnement ne peuvent être que des hypothèses. Nous remarquons en premier lieu que, parmi tous les transmetteurs de cette poésie féminine, il n’y a aucune femme. C’est donc une histoire établie par des hommes qui ont réservé la part du lion au sexe dit fort ». Il ressort de ces remarques que les sept poétesses rescapées des archives et de l’oubli, n’étaient sans doute qu’un infime échantillon du nombre de femmes qui écrivaient. Celles-ci appartiennent toutes à des milieux aristocratiques et Hamdane Hadjadji rapporte des auteurs qui signalent le haut niveau d’instruction et la maîtrise des langues dont elles jouissaient aussi. Il nous apprend que dans le quartier est de Cordoue, exerçait 170 femmes copistes et qu’il existait des femmes scientifiques, médecins, chirurgiens, spécialistes des sciences de la nature (Ibn Fayâd cité par Ibn Zaydûn). A cet accès au savoir et au savoir-faire, que l’on retrouvait même chez des femmes esclaves, correspondait aussi une liberté de pensée qui touchait aux mœurs, notamment durant la période des Mulûk Al Tawaif. Aussi, ces poétesses se distinguent-elles par une expression audacieuse, clamant leurs amours, dédicaçant leurs vers à leurs compagnons ou amants, évoquant les plaisirs, les tortures de l’attente, du désir et de l’absence. Certaines sont plus hardies que d’autres, mais toutes mettent en avant leur droit au bonheur, entrevu autant dans la sphère affective que dans l’accomplissement physique.
Et, elles sont amenées à user en la matière, de métaphores, parfois de double sens ou de sous-entendus, bien plus que dans la tradition masculine de la poésie arabe enrobant à peine les transgressions de symboles pudiques. Nous ne sommes donc pas dans un univers de luxure débridé et Hamdane Hadjadji défend l’hypothèse que des transmetteurs et chroniqueurs se sont focalisés sur quelques vers osés pour compromettre cette poésie féminine. Ainsi, la sémillante princesse Wallâda, fille du calife Al Mustakfi Billâh née à Cordoue en 1001 et qui fut liée à Ibn Zaydûn, tient-elle à mettre en garde ses détracteurs dans un poème où elle défend sa liberté en invoquant sa morale : «Si les hommes admirent ma beauté, qu’ils sachent que je suis telle ces antilopes de La Mecque dont la chasse est illicite./ La douceur de leur propos les faisait prendre pour des filles de joie, mais l’Islam les avait éloignées d’une telle débauche». Le lecteur jugera par lui-même mais il est sûr, s’il aime la poésie, qu’il se laissera emporter par le verbe capiteux de ces belles dames du passé. En nous faisant découvrir le plaisir de ce corpus parfumé, Hamdane Hadjadji, nous offre la rigueur d’une meilleure connaissance de la société andalouse. Ce brillant universitaire algérien, docteur es-lettres en langue et littérature arabes, spécialiste de la civilisation et de la poésie andalouse ainsi que de la didactique de la langue arabe moderne mériterait que ses œuvres et travaux soient plus connus.
* Hamdane Hadjadji, «Florilège de la poésie andalouse au féminin, poèmes». Ed. Barzakh, Alger. Déc. 2011, 152 p. (Poèmes en version arabe originale et dans leur traduction en français).
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