le 18.02.12 | 01h00 Réagissez
Paru en 1957, en pleine guerre de Libération, ce livre fut un véritable coup de tonnerre.
L’année 2012 est l’année du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Par devoir de mémoire, il importe de rappeler combien la guerre fut dure et combien le système colonial fut rude pour les combattants anticoloniaux. Nombreux sont les textes qui ont rapporté les hauts faits de la guerre de la libération par le biais de textes d’histoire et de textes littéraires. Des témoignages, des récits de vie ont dénoncé la souffrance des Algériens. Il y a un ouvrage qui reste dans les mémoires et qui est devenu un ouvrage de référence pour les historiens, c’est celui d’Henri Alleg sur la torture, intitulé La Question. Ce témoignage autobiographique est écrit avec sobriété, responsabilité, indignation. Henri Alleg use de mots justes, de termes qui vont droit au but, sans fioriture, son texte est percutant. Il dénonce en exprimant sa douleur personnelle. Il parle de l’horreur sans nom qu’est la torture, de la peur qui est présente, qu’il ne faut pas occulter, même si les convictions et le courage sont présents.
L’auteur raconte son passage dans un «certain immeuble» sur les hauteurs d’Alger, du côté d’El-Biar, où il a été torturé et a subi l’humiliation exercée sur sa personne par les parachutistes de la 10e DP. Il raconte comment il a été emprisonné durant un mois entier dans cette bâtisse sinistre et désormais lugubre à ses yeux.
Henri Alleg fut arrêté, car il était le directeur d’Alger Républicain de 1950 à 1955, journal où il défendait la cause des Algériens et la volonté de vivre libre et en démocratie. Ce quotidien fut interdit de publication par les autorités françaises de l’époque, car Henri Alleg ouvrait le journal aux expressions démocratiques, aux opinions différentes et opposées à celles du discours colonial. Les journalistes de sa rédaction furent interrogés, persécutés et Henri Alleg avait dû entrer en clandestinité. Il fut arrêté en juin 1957. En écrivant La Question, son souhait était de dénoncer, de ne pas taire cette pratique qu’était la torture appliquée aux Algériens et à tous ceux qui les aidaient. Il hurle ainsi sa douleur et la douleur de tous les torturés : «Des nuits entières, durant un mois, j’ai entendu hurler des hommes que l’on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire».
Dans La question, Henri Alleg n’hésite pas à donner les noms des torturés. Il dénonce, il dépeint, il décrit des scènes de torture dont voici un extrait décrivant un prisonnier torturé : «Il fut attaché, nu, sur une chaise métallique où passait le courant électrique, de Milly porte encore des traces profondes de brûlures aux deux jambes». Il relate, presque chirurgicalement, comment les langues étaient brûlées, tailladées, comment les longues cicatrices restaient à jamais sur les mollets et sur toutes les parties du corps. Les femmes algériennes ont payé aussi un lourd tribut dans ces salles obscures de la torture. Il donne des noms comme ceux de Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal ou encore Malika Khène qui ont souffert pour la liberté. Ces femmes courageuses défendaient le droit d’exister, le droit à la parole. Henri Alleg raconte qu’elles étaient «déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques». Elles ont subi la torture de l’eau et celle de l’électricité. L’auteur de La Question dénonce les insultes des paras à son égard, d’autant plus qu’il était lui-même Français. Il se remémore : «Tiens, c’est un Français ! Il a choisi les ratons contre nous ? Tu vas le soigner, hein, Lorca ?». L’horreur débute pour Henri Alleg. Doublement traître aux yeux de ces paras, ils lui placent des électrodes sur tous les points sensibles de son corps. Les descriptions sont détaillées, difficile à lire, insoutenables. Les douleurs et les blessures infligées par l’électricité sont comparées à «une morsure sauvage d’une bête qui arrachait la chair par saccades».
Au-delà de la torture physique, il y a la torture morale. Ainsi, pour le faire parler, les paras le menacent de ramener son épouse Gilberte pour subir les mêmes tortures physiques que lui. Le principe de la torture est aussi dans la durée. Les séances peuvent s’étaler jusqu’à douze heures d’affilée. Les détails sont nombreux pour dénoncer la sauvagerie de tels procédés, comme la torture des narcotiques : «Je grelottais de froid et de nervosité : j’étais torse nu, l’infirmier s’approcha, il me prit le bras droit, fit saillir la veine avec un ruban de caoutchouc et y enfonça l’aiguille». Le médecin augmentait toujours les doses pour que le torturé parle enfin à son insu.
Le livre raconte aussi l’enfermement dans les camps avec ses frères algériens qui lui répétaient sans cesse : «Courage, frère !». La solidarité, la fraternité, il les trouvait auprès d’eux, affirmant notamment : «Et je me sentais fier justement parce que j’étais Européen d’avoir ma place parmi eux». Les Audin et les Hadjadj restent éternellement dans sa mémoire de résistant. L’ouvrage dénonciateur de la barbarie humaine est un véritable hymne à la justice, au droit, à l’entente et au dialogue. Henri Alleg conclut La Question ainsi : «Tout cela je devais le dire aux Français … Il faut qu’ils sachent que les Algériens ne confondent pas leurs tortionnaires avec le grand peuple de France… dont l’amitié est si chère, il faut qu’ils sachent pourtant ce qui se fait ici EN LEUR NOM».
Ce livre, écrit en 1957 pour témoigner de l’ignominie et alerter l’opinion française et internationale, mérite d’être lu ou relu aujourd’hui. Il vient nous rappeler les méthodes barbares de l’armée coloniale française ainsi que le fait que nombre de Français ont combattu pour l’indépendance de l’Algérie. En l’écrivant, Henri Alleg a réalisé un acte d’un grand courage en prenant de grands risques (ainsi que Les Editions de Minuit) et en affrontant, en lui-même, le trauma de la torture qui reste inscrit pour toujours dans la mémoire de l’être qui l’a subi.
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