le 11.02.12 | 01h00 1 réaction
Cet attachant enfant d’El Eulma est un créateur à la fois passionné et passionnant.
La cinématographie algérienne comprend bien des individualités aux parcours, aux expériences et aux travaux si différents. Sans remettre en cause leur originalité, on peut affirmer qu’Ahmed Zir constitue sans doute un cas unique. D’ailleurs, même à l’échelle mondiale, il reste peu de cinéastes qui ont emprunté le même chemin que lui et, surtout, qui y ont perduré. Ce chemin est celui du cinéma amateur. Et, quand on se penche sur la personnalité, l’évolution et les créations de ce sexagénaire adolescent, on peut facilement se convaincre que le «cinéma amateur» n’est pas le stade initial, voire inférieur, du cinéma professionnel mais une discipline autonome, aussi digne de considération que tous les autres arts.
Ahmed Zir n’est pas cinéaste amateur par dépit, incapacité ou concours de circonstances. Il tourne des films depuis 33 ans et s’il est aujourd’hui le doyen des cinéastes amateurs algériens, c’est parce qu’il n’a jamais renoncé à son choix de passion et de sacerdoce, un peu à la manière des mystiques. Au point qu’on pourrait dire qu’il est un soufi du cinéma. Pourtant, son ancienneté dans le cinéma, son talent particulier et la qualité de ses films pouvaient aisément le laisser prétendre à carrière professionnelle. Et quand on lui demande pourquoi il n’en a pas saisi l’éventualité, sa réponse est désarmante : «Je n’y ai jamais pensé. Je suis cinéaste, bien sûr, mais je me suis toujours considéré comme un auteur qui fait des films avec ses propres moyens. Mais je me demande si, peut-être, je n’ai pas su voir ou profiter des opportunités qui se présentaient à moi.»
Un cas rare, nous vous le disions.Dans les années soixante-dix, l’art amateur, qui permettait d’échapper au diktat des formatages culturels officiels, s’est considérablement développé en Algérie. C’est le théâtre surtout qui fut le porteur de cette tendance avec des centaines de troupes fleurissant dans les lycées, universités et quartiers. De même, le mouvement des ciné-clubs connut une incroyable expansion. On vit alors apparaître quelques cinéastes amateurs qui, pour la plupart, ont versé cette activité au chapitre de leurs souvenirs de jeunesse. Comme Le Dernier des Mohicans, ce film qui l’a marqué dans sa prime jeunesse, Ahmed Zir est demeuré sans doute l’ultime rescapé de cette tribu armée de petites caméras, passionnée par l’aventure du cinéma comme ont dû la vivre les Frères Lumières ou Georges Méliès, avec autant de génie que de débrouillardise. Et, s’il se dit «cinéaste amateur», il préfère encore l’expression «cinéaste indépendant» qui résume le mieux son désir de ne dépendre de personne et de rien, de ne pas laisser les contingences financières, matérielles ou, pire, bureaucratiques, faire de l’ombre à ses élans.
Mais, à côté de la passion, il faut vivre aussi, travailler et nourrir les siens. Aussi, Ahmed Zir s’est-il voué à l’enseignement. Il a enseigné au collège le français la géographie, les mathématiques et les sciences en arabe, attaché aux élèves et au plaisir de leur transmettre quelque chose. Le plus beau souvenir de ce métier lui revient comme un conte : «Une année, je suis allé enseigner dans une école de montagne. C’était au village de Aïn Boucetta, en allant d’El Eulma vers Sétif. Une vieille école en pierres avec deux classes seulement. J’y allais en vélo de course ou sur une mobylette Peugeot. Inoubliable !». Toute la poésie du personnage est dans ce petit récit. Une poésie vécue, taillée dans la simplicité et la générosité. Né le 17 avril 1951 à El Eulma, Ahmed Zir n’a jamais quitté sa ville pour laquelle, en dépit de tout et du reste, il éprouve un attachement ombilical et une curiosité intacte. Ses textes (dont plusieurs publiés ici-même) confirment que l’amour d’un lieu, quel qu’en soit la taille ou le prestige, peut en faire le centre du monde.
C’est donc dans la Babylone de son cœur, l’ex-Saint Arnaud, que le petit Zir découvrit le cinéma à la fin des années cinquante. Il y avait alors deux salles dans la ville, «L’Atlas» et le «Vogue» (aujourd’hui fermée) et, dans ce dernier, son oncle était placeur. En le faisant entrer pour la première fois dans la salle obscure, ce parent ne se doutait pas de l’événement qu’il allait enclencher. «Un jour extraordinaire, raconte-t-il. C’est comme s’il m’avait fait entrer dans un monde parallèle où le projecteur était la lampe d’Aladin. A l’époque, pour 20 centimes, on pouvait se payer toute la série de Charlot. Ainsi, Charlie Chaplin est devenu mon premier héros cinématographique. Puis, très vite, je suis passé aux westerns, les classiques du genre, puis aux péplums, puis aux films d’aventure, puis aux nouvelles tendances du cinéma… ça ne s’est jamais arrêté et ça continue !».
Et si El Eulma a été sa porte d’entrée dans l’univers du cinéma, elle est aussi et demeure le lieu essentiel de ses tournages, son Hollywood ancestral et populaire. Depuis 1979, Ahmed Zir a réalisé 45 courts métrages dont 35 ont reçu des prix et distinctions lors de festivals nationaux et internationaux, notamment en Tunisie, au Venezuela, aux USA, en Belgique et en France.
Cette création et ce palmarès sont le résultat d’un engagement artistique impressionnant de constance et d’acharnement, Ahmed Zir agissant comme un homme-orchestre, assurant le scénario, la production, la réalisation, la régie, le cadrage, le montage, la diffusion, la promotion, etc. Il continue à filmer avec une caméra super 8 et, en virtuose de cet appareil, il n’est pas loin de croire que c’est un Stradivarius de l’image. Claude Boission, directeur de Cinémémoire, précisait dans un magnifique article consacré à Ahmed Zir : «Il est certainement l'un des seuls cinéastes qui peut faire son montage sans visionneuse, il mesure l'image au juger et sait quelle sera la durée du plan, il coupe la pellicule et colle». Une performance assurément mondiale, au moment où le cinéma se dope aux nouvelles technologies.
Serait-ce alors du masochisme ou un rejet du modernisme ? Qui a vu des images en super 8 sait qu’il n’en est rien. Leur piqué et leur rendu demeurent imbattables, sinon par le 35 mm. Et encore, certains spécialistes affirment que le super 8 est un must, ne serait-ce que par le rapport entre maniabilité de la caméra et résolution de l’image. De plus, Ahmed Zir, à travers cet instrument, défend avant tout son indépendance. Toute sa filmographie a été produite par lui. Il précise : «Je n’ai jamais reçu d’aide ou de subvention. Je finance à 80 % mes films de ma propre poche. Le reste vient d’amis, en Algérie, en Belgique ou en France qui m’offrent surtout de la pellicule. Récemment encore, une amie, réalisatrice française, m’en a fait parvenir. Il y a même eu des agents de la mairie d’El Eulma qui m’ont acheté une fois de la pellicule. Un maire de la ville m’a aidé une fois ainsi qu’un ancien Wali de Sétif, Abdelkader Ouali. Je n’oublierai jamais ce type qui m’a payé des billets pour participer à des festivals de cinéma. Ainsi que des journalistes qui m’ont soutenu moralement.»
Cette démarche autonome, Claude Boission la définit ainsi : «Faire le choix d'une liberté totale signifie aussi ne pas avoir de soutien de l'Etat. Comme souvent, quand une œuvre est réussie, la contrainte bien comprise, détournée et acceptée devient le moteur de la création. Ahmed Zir ne défie pas l'industrie culturelle, il ne s'y oppose même pas. Il existe en marge de la création officielle de la production et de la diffusion nationale, dans l'univers du cinéma amateur. Il a acquis dans ce milieu de cinéphiles une reconnaissance internationale. Ses films sont montrés aux quatre coins du globe, de Tunis à New York, en passant par Hambourg».
Il a ainsi présenté sa filmographie complète lors d’une tournée aux USA qui l’a mené à San Francisco et New-York ainsi qu’à l’Université de Harvard. Son film, O.S and Co (1985) a été diffusé sur Channel 4 à Londres. Il a reçu la Médaille d’Honneur de la Ville de Bruxelles. Mais, bien qu’il ne s’en plaigne jamais, mais en souffre visiblement, sa notoriété en Algérie est loin d’atteindre celle des autres cieux. Difficile pour un cinéaste qui s’est notamment attaché à défendre et illustrer l’histoire de son pays avec une sincérité exempte de tout soupçon de démagogie ou d’opportunisme. Qu’y gagnerait-il d’ailleurs, lui qui paye pour filmer ?
Mais rien n’ébranle cette belle âme qui, sans cesse, se remet à l’ouvrage.
Aux ouvrages devrait-on dire, car le cinéaste Ahmed Zir est aussi sculpteur sur bois et poète. Ebranlé récemment par le décès de sa mère, il écrit un livre sur elle, relatant, entre autres, les horreurs qu’elle a vécues le 8 mai 1945. Et sa belle aventure se poursuit. En juin 2012, l’intégrale de sa filmographie sortira en DVD. Ce sera à Marseille. Pas à El Eulma, ni Alger. Nul ne serait cinéaste en son pays ? Mais, fidèle à son enthousiasme, Ahmed Zir pense déjà à son prochain tournage.
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