le 04.02.12 | 01h00 Réagissez
Quand le sens critique et l’humour se rencontrent.
Pierre Bayard, psychanalyste et professeur universitaire de littérature, publie depuis plusieurs années des essais d’une pertinence et d’une originalité tout à fait étonnants. Pour donner un avant-goût qui incitera à coup sûr beaucoup de lecteurs à découvrir ses écrits, on pourra se remémorer quelques titres évocateurs comme Demain est écrit, où il démontre brillamment que certains écrivains avaient prévu leur mort dans leurs œuvres. Avec Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, tout est dit dans le titre, à savoir cette capacité du cerveau humain de bâtir tout un métalangage sur des romans dont on a entendu parler par d’autres ou juste construire une casuistique individuelle qui peut sauver certains de situations très embarrassantes en société.
Dans le nouvel essai, qui est sorti cette semaine en France, les livres sont remplacés par la géographie avec un intitulé très alléchant : «Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?». Pierre Bayard s’attaque une nouvelle fois à un genre qui fait rêver plus d’un, à savoir : la littérature de voyage. Comme à son habitude et grâce à son style particulier où le ludique le dispute à la concision, le lecteur est tout de suite placé au cœur de la problématique. Sans préliminaires vaseux, on est happé par une prose qui nous fait parcourir un périple heureux en cinq étapes-chapitres. Ainsi, ce délicieux voyage commence par les différentes manières de ne pas voyager ou l’invention du concept du «voyageur casanier». L’explorateur le plus emblématique de tous reste le vénitien Marco Polo. Ce voyageur, qu’on présente comme un connaisseur de l’Extrême-Orient en général et de la Chine en particulier, a provoqué des doutes par certaines de ses descriptions de l’Empire du Milieu. Une critique anglaise, Frances Wood, a rédigé ainsi un essai intitulé Did Marco Polo go to China ?. Elle avance que ce dernier n’a peut-être jamais mis les pieds dans ce pays et qu’il n’est pas allé plus loin que Constantinople où sa famille possédait un commerce. Ses écrits sur la Chine ne seraient que le fruit de ce qu’il a recueilli chez toutes sortes de commerçants venus de cette lointaine contrée et rencontrés à Venise.
Le voyageur casanier peut aussi vivre sa passion par procuration. Pierre Bayard prend pour exemple l’écrivain antillais Edouard Glissant. Dans l’incapacité de se rendre aux îles Marquises pour des raisons de santé, il charge sa femme, Sylvie Séma, d’effectuer le voyage à sa place. A partir de la matière qu’elle va ramener avec elle faite d’impressions, de photos et de films, l’écrivain réussit le tour de force de produire une œuvre de qualité : La terre magnifique, Les errances de Rapa Nuie, L’île de Pâques, aux éditions du Seuil. Enfin, le dernier type qui incarne le non-voyage est Chateaubriand. Dans son voyage en Amérique, il situe une île dans trois lieux différents et très éloignés les uns des autres. Ce qui fait dire à un critique littéraire que Chateaubriand a inventé, sans le vouloir, l’île flottante, nom d’un délicieux dessert !
Le cheminement heureux avec l’auteur se poursuit et le lecteur accède à un autre type de voyageur casanier, celui qui se déplace sans faire l’effort d’aller au bout de l’odyssée. Pour comprendre ce nouvel itinéraire, il faut faire un détour par l’anthropologie. L’Américaine Margaret Mead, qui a travaillé sur les sociétés dites primitives des îles Samoa, rapporte des faits croustillants sur les pratiques sexuelles qui s’y déroulent. Quelques années après la parution de ses travaux, un chercheur américain remet en cause ses observations. Il arrive à la conclusion que Margaret Mead, même si elle s’est rendue aux Samoa, s’est appuyée dans ses recherches sur les dires de certaines informatrices sans procéder à la vérification d’usage. En vérité, ses interlocutrices lui ont fait part de leurs fantasmes et de leurs désirs qu’elle a pris pour des pratiques avérées. Le monde du sport n’échappe pas au syndrome du voyageur casanier. Il s’illustre pour l’auteur à travers l’athlète d’origine cubaine, Rosie Ruiz, qui gagna le marathon de Boston en 1980. Après le franchissement de la ligne d’arrivée, les organisateurs concluent que le temps qu’elle a mis pour parcourir la distance était inhumain et pour la confondre, ils lui proposent de décrire certaines étapes du parcours. Dans l’impossibilité de le faire, elle fut disqualifiée. Pierre Bayard, compatissant avec la jeune cubaine, écrit ceci : «Mais il peut s’entendre dans un autre sens et selon une autre logique, comme le reproche de n’avoir pas été suffisamment écrivaine et de n’être pas parvenue, en atteignant cette forme de vérité que vise la littérature, à reconfigurer l’espace de manière assez convaincante pour que les lecteurs et les auditeurs de son parcours puissent à leur tour l’agréer comme leur et entreprendre d’y habiter par la pensée».
Enfin, le journalisme n’échappe pas à la règle de parler de lieux sans y avoir mis les pieds. Ainsi, Jayson Blair du New York Times, écrivait ses articles dans sa cuisine en faisant croire aux lecteurs et à ses chefs qu’il sillonnait les Etats-Unis. Pierre Bayard en bon psychanalyste qu’il est, montre à travers son œuvre que la connaissance physique des lieux n’est pas nécessaire pour bien en parler. Et que l’on peut produire un discours qui tienne la route sur certains lieux tout en restant chez soi. Il suffit pour cela de posséder le savoir-faire adéquat. Mais cet art relève de la virtuosité dont le commun des mortels est dépourvu.
Pierre Bayard, «Comment parler des lieux où l’on n’a pas été», Editions de Minuit, Paris, 2012.
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