le 11.02.12 | 01h00 Réagissez
A propos du dernier essai de l’écrivain sur la crise internationale.
Nous projetions un grand entretien avec Amine Malouf. Plusieurs raisons nous poussaient à cela et, d’abord, le grand nombre de lecteurs et lectrices algériennes de cet auteur. Selon les informations dont nous disposons, ses œuvres ont été et restent des best-sellers dans les librairies algériennes : Léon l’Africain (Lattès, 1986), Samarcande (Lattès, 1988) ; Les Jardins de lumière (Lattès, 1991) ; Le premier siècle après Béatrice (Grasset, 1992), etc. Nous voulions également reprendre avec lui quelques étapes de sa vie et de son œuvre et aller, dans sa biographie générale, vers quelques points particuliers. Nous souhaitions ensuite aborder avec lui son «silence littéraire» de ces dernières années qui l’a vu basculer des romans aux essais.
Si la première œuvre qui l’a fait connaître au monde était un essai (Les Croisades vues par les Arabes. Ed. J.C. Lattès, 1981), ce sont ses romans qui l’ont porté au firmament de la renommée mondiale, lui valant le Prix Goncourt 1993 (pour Le Rocher de Tanios), le Grand Prix du Prince des Asturies en 2010 en Espagne et enfin, son élection à l’Académie française en 2011. Il est vrai également qu’avant de publier des livres, Amine Malouf a exercé d’abord comme journaliste économique.
Voilà donc globalement ce que nous souhaitions aborder avec cet écrivain né le 25 février 1949 à Beyrouth et installé en France en 1976 du fait de la première guerre civile que connût le Liban.
Notre demande ayant été acceptée, nous avons pu le rencontrer et entamer l’interview. Mais les problèmes de santé du grand écrivain ne lui ont hélas pas permis d’aller jusqu’au bout. C’est donc un début d’interview que nous vous livrons ci-après, avec les premières questions qui portaient sur sa dernière œuvre, un essai que l’actualité internationale présente imposait comme ouverture, à savoir Le dérèglement du monde (Grasset, 2009). Mais, avant de lui laisser la parole, retour sur cet essai.
La gravité de la crise que vit le monde actuellement interpelle toutes les consciences et les solutions semblent introuvables. Des millions d’êtres humains sont réduits à vivre dans la précarité et les hommes politiques baissent les bras devant ce fait accompli imposé par le monde des finances. Beaucoup d’écrits tentent de cerner les raisons qui ont conduit notre belle planète à ce délabrement et proposent parfois des idées farfelues pour sortir de cette crise qui tend à s’inscrire dans la durée.
Dans cette littérature abondante qui s’accumule au fil des conjonctures, le dernier essai d’Amine Malouf, écrit en 2009, n’a pas pris une ride aujourd’hui. Toujours d’actualité par l’intérêt de ses analyses et points de vues, il fait découvrir, au fil des chapitres, un monde quasiment à la dérive car en perte de repères. L’Occident a désappris les valeurs dont se clame sa civilisation. Les guerres menées en Irak et en Afghanistan en attestent, et le modèle qu’il propose ne trouve plus preneur dans le reste du monde. Le monde arabo-musulman reste chevillé à un âge d’or perdu, que ni le nationalisme post-indépendances et encore moins l’islamisme qui lui a succédé n’ont restauré. Il reste toujours enlisé dans des problèmes inextricables.
A l’ère de la mondialisation et de l’uniformisation, le repli identitaire est devenu un crédo. Le communautarisme renaît de ses cendres, se présentant comme alternative à la crise. Le monde ressemble à un vaste territoire où les tribus prospèrent. A cette crise morale s’ajoutent d’autres dérèglements que l’auteur essaye d’inclure dans ce processus de déchéance qui touche notre planète : les inégalités économiques, avec la mauvaise répartition des richesses, les problèmes écologiques engendrés par une production effrénée des biens de consommation et des déchets. Le climat lui aussi se voit déréglé et les saisons ont perdu la tête pour se réincarner dans un calendrier à refaire.
Les solutions pour l’auteur passent par le retour à des valeurs simples désapprises avec le temps, comme la solidarité, la tolérance et l’abolition de toutes les formes de xénophobie. Enfin, il propose de mettre plus de justice dans cet univers où l’individualisme prime sur toute autre considération. En fait, l’humanité doit se ressaisir avant qu’il ne soit trop tard. Voilà donc comment nous avons lu cet essai et voici comment Amine Malouf a répondu à nos premières questions :
Le dérèglement du monde est votre troisième essai. On a l'impression que vous vous éloignez de plus en plus de la fiction pour vous installer dans l'essai...
C'est pour moi une manière de ne plus être indifférent et insensible à ce qui se passe dans le monde. Je continue cependant à considérer et à penser que mon expression la plus spontanée, la plus naturelle est la fiction mais je pense que, de temps à autre, il faut prendre une pause, réfléchir et formuler un certain nombre de choses de manière claires et directes plutôt que par le biais de la fiction.Vous dites que la meilleure façon de se développer réside dans le système économique capitaliste, mais la réalité, dans beaucoup de cas, invalide cette affirmation...
Ce que je dis justement dans ce livre, c'est que le système dirigiste a échoué et que le système capitaliste, poussé à l'extrême, a également montré ses limites par ses outrances et qu'il est temps d'imaginer une autre voie.
Quelle pourrait-être alors cette troisième voie ?
Je ne sais pas et je suis incapable pour ma part d'inventer un nouveau système. Je constate que les deux systèmes, à un moment de leur histoire, se sont retrouvés devant une sorte de mur. Le premier a rigidifié les sociétés auxquelles il était appliqué et le deuxième parce qu'il a perdu son contenu social dès qu'il s'est retrouvé seul et qu'il est allé jusqu’au bout de sa logique. Aujourd’hui donc, il faut réfléchir à ce qui arrive dans le monde et repenser à un système qui prendra des éléments de l'un et de l'autre. Il faut rester modeste et se dire que, quand on est malade, on ne peut pas se soigner soi-même. Il faut s'écouter les uns et les autres, réfléchir ensemble pour arriver à établir un diagnostic et voir comment sortir de l’impasse où l’on est arrivé aujourd’hui.
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