le 28.01.12 | 01h00 Réagissez
Une publication scientifique marocaine vouée au domaine amazigh.
La revue Asinag, qui signifie en tamazight «Institut de recherches», est une publication de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) de Rabat. Cette revue annuelle ouvre ses colonnes à tous les chercheurs qui activent dans le domaine berbère.
Sa dernière livraison, un numéro double, propose un dossier consacré à la littérature amazighe dans sa genèse, sa typologie et son évolution. Asinag est transnationale et plurilingue. Dans ce numéro, la plupart des interventions sont en français, quelques-unes en arabe, d’autres en tamazight et des abstracts (résumés) en anglais. Ainsi, Mohand-Akli Salhi, de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, propose une terminologie littéraire qui peut aider à élaborer une pensée critique et une méthodologie d’étude des textes en tamazight.
Cette terminologie doit avoir une application concrète dans l’enseignement de tamazight qui se développe un peu partout dans le Maghreb. Pour réussir cette mission pédagogique, il la lie aux «conditions didactiques dans lesquelles elle s’effectue» en précisant que celles-ci sont «grandement déterminées, entre autres, par la disponibilité et la maîtrise du corpus à enseigner et par la fiabilité du métalangage (traditionnel et moderne) utilisé dans l’enseignement». Les multiples travaux de ce chercheur aident à mettre à la disposition des profanes et des spécialistes une multitude d’outils langagiers innovants qui permettent de formuler, en langue amazighe, une pensée et un discours critiques très appropriés. Il propose, par exemple, des équivalents à certains préfixes très usuels comme «para» qu’il traduit par «akn», «hyper» par «afel». Pour texte, il propose «adris» et, pour «dialogue», «adiwenni».
Cette terminologie permet notamment de voir émerger une critique littéraire ambitieuse et surtout bien appropriée dans les médias.
Pour compléter ce travail, A. Elmounadi et H. Jarmouni de l’IRCAM font un inventaire assez exhaustif des éléments bibliographiques qui ont trait à la littérature amazighe. Dans cette sélection, présentée en arabe et en français, on retrouve des titres d’ouvrages, d’articles, de thèses, les actes de colloques et des textes de créations. Ces centaines de références traitent de toutes les variantes régionales de la langue amazighe. Les chercheurs trouveront leur bonheur dans cette mine d’informations.
Pour revenir à des études plus spécifiques, il faut signaler l’article de Malika Chakiri, de l’université Paris-Descartes, qui s’intitule : «Analyse stylistique des locutions nominales en amazighe». L’étude proposée reprend l’idée de l’économie linguistique, mais avec un regard neuf et pertinent. En effet «l’économie linguistique» est commune à toutes les langues naturelles et elle naît, selon Malika Chakiri, de «l’évolution, aussi bien économique que sociale, qui donne naissance à de nouveaux objets». Elle ajoute que «s’il fallait une nouvelle dénomination pour chaque objet, la mémoire de l’homme serait dans l’incapacité de jouer son rôle. D’où le recours de la langue à des concepts déjà existants». L’inventivité linguistique permet de créer des figures de style et des figures de sens qui se combinent pour entrer dans le langage de tous les jours. La langue est en perpétuelle évolution mais puise toujours dans son fonds intrinsèque pour se régénérer.
De son côté, Saïd Chemakh, du département de langue et culture amazighes de l’université de Tizi Ouzou, consacre son article aux conditions de production de la néo-littérature amazighe, en prenant pour exemple la littérature kabyle. Il fait remonter la naissance de cette littérature au siècle passé. Il propose ainsi quelques pistes qui ont présidé à son essor comme la compétence linguistique. La langue amazighe existe depuis 25 siècles et, malgré l’existence d’un alphabet comme le tifinagh, l’essentiel du patrimoine se transmettait oralement, surtout la poésie et les contes. Mais, selon l’auteur, pour la Kabylie, des pans entiers de cet héritage ancestral disparaissaient : «Ce n’est qu’après la conquête française que le kabyle fut transcrit en caractères latins par les militaires, les missionnaires religieux et puis par les linguistes. Les premiers instituteurs kabyles ont appris cette écriture et l’utilisèrent à leur tour pour dire le monde».
Le deuxième élément qui a aidé à l’émergence de cette littérature est la compétence littéraire. Cette capacité de rédiger et de créer dans la langue amazighe et sa variante kabyle a été favorisée par les cours qui ont existé depuis 1891 pour les anciens comme Saïd Boulifa. Les nouveaux auteurs se sont abreuvés aux mêmes sources en investissant les cours de feu Mouloud Mammeri, comme A. Mezdad et S. Sadi. D’autres auteurs ont un parcours atypique, car «ils ont appris uniquement comment écrire le kabyle en caractères latins, c'est-à-dire l’alphabet, et n’ont suivi aucun cours de kabyle».
C’est le cas de Mezyan u Muh. Enfin, ce qui a aidé à l’essor de la littérature amazighe dans sa variante kabyle, c’est la conscience identitaire et idéologique. Les différents combats menés pour la reconnaissance de la dimension amazighe ont permis à «une motivation sociale» de voir le jour pour se traduire en production littéraire. Enfin, la revue propose à ses lecteurs des résumés de thèses récentes et la présentation de certains ouvrages qui font partie du domaine amazigh. Le caractère fédérateur de la revue lui permet à coup sûr de perdurer et d’être fécond dans un univers éditorial encore vierge.
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